Rien ne sert de courir

Le fait d’intégrer des artistes, auxquels il aura fallu une longue période pour développer et affiner leurs concepts, dans un projet qui n’a eu que quelques « petits » mois de préparation n’est ni une insulte ni un manque de respect vis-à-vis de l’oeuvre de ces artistes. Bien au contraire, il s’agit non seulement d’un compliment fait à leur flexibilité, au pouvoir intrinsèque de leurs oeuvres, mais aussi et surtout, d’un témoignage de leur confiance et d’un symbole de l’amitié qui les lie à Georges Adéagbo et moi-même.
George Osodi, Ogoni Boy,2007 Photos from the Niger-Delta oilfields, Nigeria. Courtesy : jointadventures.org.
© George Osodi
Cette exposition collective a lieu dans un cadre intime, à la fois dans les jardins et espaces de notre résidence pour artistes et dans le studio de Georges Adéagbo. Le rituel quotidien de ce dernier, qui consiste à créer des installations à partir de sable, est le coeur de cette exposition qui accueille et englobe les oeuvres de différents artistes : Roman Opalka, dont la voix énumère en polonais, du haut des arbres, les nombres peints par celui-ci depuis 1965, tandis que des photographies représentant ses toiles délicates sont accrochées aux murs de boue rouge du jardin.
Le dessin animé « History of the Main Complaint » de William Kentridge, qui fait d’ores et déjà figure de classique, décrit le long périple menant à l’indépendance des individus et des peuples, en traduisant en image l’aphorisme de Nelson Mandela : « there is no easy walk to freedom anywhere » [Il n’y a pas de chemin facile vers la liberté]. Cette oeuvre est également le reflet des interrogations de Georges Adéagbo et de Roman Opalka sur la destinée : l’homme peut-il choisir son destin ou celui-ci est-il gravé dans la pierre ?
Gabriele Muschel immortalise sur ses photographies, à la fois poétiques et méditatives, des biotopes et espèces fragiles, voire pratiquement éteintes. Ces clichés rappellent l’existence des derniers paradis sur terre et sont une mise en garde subtile adressée à l’Humanité. Ceci n’est pas sans rapport avec l’emplacement de la résidence des artistes au coeur du lagon « Togbin » qui pullule d’animaux et de plantes endémiques dont les espèces sont menacées par l’expansion de la mangrove urbaine de Cotonou.
Les sanctuaires saccagés et les modes d’adaptation des populations locales aux circonstances intolérables sont les thèmes abordés par Georges Osodis dans ses photographies prises dans les villages du delta du Niger au coeur des champs pétrolifères. Georges Osodi montre avec respect des vies marquées par la souffrance. En dépit de leur triste spectacle, ces photographies résistent avec une beauté solennelle au cynisme de la réalité représentée.
La souffrance provoquée des siècles auparavant par une minorité dominante est au coeur de la réflexion de Pélagie Gbaguidi sur le code noir. L’artiste étudie l’énergie négative se dégageant de ce texte qui se veut une justification de la traite des esclaves, et crée une oeuvre dense, composée de dessins et de peintures, d’où les morts semblent presque revenir à la vie. Pour ce projet en extérieur, Pélagie Gbaguidi explore une nouvelle matière pour « passer du code noir à un code universel » selon ses termes : l’artiste transfère ses dessins sur du tissu car, outre sa fonction pratique, le tissu revêt aux yeux des sociétés africaines une dimension spirituelle.
Roman Opalka , OPALKA 1965/1-∞, Roman Opalka working in his studio on a “Detail”. © Roman Opalka
L’interaction qui résulte de ce petit groupe d’oeuvres montre un potentiel qui pourrait se développer non seulement au-delà de leur présence physique en cet endroit, mais aussi dans le cadre de projets futurs organisés en ce lieu ou ailleurs. J’ai la conviction que les concepts artistiques qui ont une nature méditative, et qui ont eut le temps de mûrir, ont plus de chances d’être pleinement explorées dans un lieu aussi paisible que le jardin de notre résidence, dans un pays pacifique comme le Bénin, que dans les villes occidentales où les choses évoluent à un rythme effréné car le temps est souvent l’allié de la qualité.
Jo Röttger : « Entre les vieilles frontieres » 1989.